sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Ce que je sais de Vera Candida
19,30
8 janvier 2021

Une petite île d’Amérique du sud, le soleil, la chaleur, les hommes et trois femmes : Rosa, Violette et Vera Candida.
Rosa a été une prostituée très demandée, la meilleure du village, avant de devenir une excellente pêcheuse de poissons volants. Une existence tranquille, sans histoires, jusqu’au jour où elle croise la route de Jeronimo. Riche, sulfureux, mafieux sans doute, il se construit un palais à flanc de colline et la petite cabane de Rosa lui gâche la vue. Mais Rosa résiste, refuse toutes ses offres, ne souhaite même pas le rencontrer pour, finalement, tomber dans ses filets. De cette étrange histoire d’amour, lui restera une folle envie de liberté et une fille, Violette. Belle mais pas très futée, Violette se laisse séduire par tout homme qui la flatte ou lui fait un cadeau. Elle se laisse engrosser par un de ses prétendants et donne naissance à Vera Candida. Sa vie se finira tragiquement et c’est Rosa qui élèvera sa petite-fille privée de mère et née de père inconnu. Vera est intelligente, obéissante, c’est l’amour de la vie de Rosa. Et pourtant, Vera Candida quitte le village, quitte sa grand-mère, sans un mot, en cachette. C’est que Vera Candida a aussi croisé la route d’un homme violent, d’un porc qui a semé sa graine en elle. Trop honteuse pour se confier, elle a préféré rompre avec l’île et a atterri dans une maison pour mère célibataire sur le continent. L’adolescente est meurtrie mais loin d’être vaincue. Quand elle donne naissance à Monica-Rose, elle se jure de tout faire pour lui donner une belle et bonne vie. Seule, grâce à son opiniâtreté et sa rage. Le beau journaliste Itxaga saura-t-il la convaincre de la pureté de son amour et de sa volonté de l’aider sans la blesser ?

Quand Véronique Ovaldé s’essaie au réalisme magique, cela donne un très beau roman avec de magnifiques figures féminines. Comparativement, les hommes sont pitoyables, jaloux, violents, violeurs. Sauf Itxaga, bien sûr. Mais il a dû faire ses preuves pour apprivoiser Vera Candida, issue d’une lignée de femmes qui ont souffert de la cruauté des hommes. À quinze ans, elle décide de se construire une nouvelle vie, loin de l’île qui a gardé ses aïeules enfermées dans le carcan des traditions patriarcales.
C’est un roman vif, violent, cruel, au style enlevé qui fait la part belle aux femmes. C’est aussi un roman coloré, exotique qui baigne dans une nature foisonnante, une chaleur tropicale qui exacerbe les sentiments et, sans avoir l’air d’y toucher, c’est un roman engagé qui dénonce les abus des hommes, pointe du doigt certains travers des sociétés d’Amérique latine. Une belle réussite.

PREMIER AMOUR
8 janvier 2021

Trois hommes réunis à la fin d’une soirée mondaine décident pour se distraire un peu de se raconter leur premier amour. Mais la distraction tourne court, ces messieurs n’ayant pas connu les affres d’un amour précoce. Tous sauf un. Vladimir Pétrovitch. Mais l’homme n’est pas un bon orateur et décide de coucher ses souvenirs sur le papier. Rendez-vous est pris quinze jours plus tard pour la lecture de ces feuillets narrant les évènements de l’été 1833. Cette année-là, Vladimir avait seize ans et tombait fou amoureux de sa voisine, la princesse Zinaïda. Blonde comme les blés, le teint pâle mais le caractère bien affirmé, la jeune fille réunissait autour d’elle une cour de prétendants énamourés qu’elle aimait faire tourner en bourrique. Empressé comme les autres, Vladimir guettait les signes d’affection de Zinaïda mais la princesse ne l’aimait pas d’amour. Elle avait donné son cœur, son corps et son âme à un inconnu dont Vladimir ignorait tout…

Court roman ou longue nouvelle, Premier amour est une petite pépite romantique et dramatique. C’est la découverte de l’amour dans toute sa pureté mais aussi sa cruauté. Vladimir Pétrovitch est un narrateur consciencieux, soucieux du moindre détail, mêlant la description des sentiments à l’évocation de l’été moscovite et de sa nature enchanteresse. À quarante ans, il a pris de la distance avec ce premier amour malheureux. Rien de larmoyant ou de lyrique dans son ton mais la relation des faits dans leur banale réalité. Un adolescent s’éprend d’une jeune fille plus âgée que lui, une princesse désargentée qui vit dans le dénuement mais reste consciente de son rang, de sa beauté et de son pouvoir sur les hommes. Elle le mène par le bout du nez, il passe de l’espoir le plus euphorique au désespoir le plus noir et un jour il la retrouve distante, froide, moins prompte à jouer de sa séduction. La jeune fille est amoureuse d’un autre, un rival dont il voudra à tout prix connaître le nom et le visage. Évidemment, ce n’est pas un homme pour elle, évidemment il fera son malheur. Et à la fin de l’été, Vladimir retrouvera sa vie d’étudiant, laissant derrière lui ce premier amour au goût doux-amer, sans que jamais son souvenir ne s’efface.
Si parfois la littérature russe peut paraître effrayante, Tourgueniev est un auteur très abordable et son Premier amour est une bonne entrée en matière. Une lecture simple et facile, un sujet banal sublimée par une belle écriture.

Les chevaliers d'Émeraude, 3, Les chevaliers d'Emeraude, Piège au Royaume des Ombres
8 janvier 2021

La princesse Kira de Shola a désormais quinze ans et, comme toutes les filles de son âge, elle commence à s’intéresser aux garçons. Malheureusement pour la jeune sholienne, sa peau mauve, ses mains griffues et ses oreilles pointues effraient les adolescents humains. Alors, quand le magicien Elund annonce la nomination des nouveaux écuyers de l’Ordre d’Emeraude et qu’elle ne fait pas partie du lot, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Kira n’a d’autre choix que de défier le chevalier Wellan pour prouver à tous qu’elle sait se battre et qu’elle a l’étoffe d’un chevalier. Vaincu, Wellan l’intègre aux écuyers, même si assurer sa protection en dehors des murs du château ne sera pas une mince affaire. Mais Kira est trop heureuse pour s’inquiéter des états d’âme du chef des chevaliers. Elle va enfin découvrir Endikiev et ses royaumes ! Pourtant, la menace plane. L’Empereur noir ne cesse d’envoyer ses terribles dragons et la naissance du Porteur de lumière exacerbe sa rage. La prédiction dit qu’il périra des mains de cet enfant mais comment le trouver ? Les chevaliers sont sur le qui-vive quand Wellan ressent un grand danger au Royaume des ombres. La troupe se précipite vers le nord mais n’est-il pas déjà trop tard ?

À force de fréquenter les chevaliers d’Emeraude au fil des tomes, on finit par s’y attacher ! Enfin, ce troisième tome donne la part belle à l’action et il s’y passe beaucoup de choses. Les chevaliers découvrent le royaume des esprits, les dragons des mers, certains d’entre eux trouvent l’amour et se marient, même Kira éprouve ses premiers émois et, évènement des plus importants, le Porteur de lumière voit le jour.
Un tome plus palpitant que les précédents où Kira devient le personnage central et qui introduit un nouveau personnage, lui aussi hybride : le jeune Sage dont on attend beaucoup pour la suite. Le loup serait-il dans la bergerie ? À suivre.

Du temps qu'on existait - Prix de Flore, roman
4 janvier 2021

Né en 1960, mort en 2009, le narrateur entreprend de raconter sa vie entre ces deux dates. Facilement misanthrope, en décalage par rapport à son époque, il déroule le fil d’une existence sans réel relief, oisive, oiseuse, inutile. Des images lui reviennent, des vacances familiales dans un château solognote, de son enfance parisienne, de ses escales à Strasbourg ou Brest ou Lyon. Sa famille, ses rencontres, ses amours homosexuelles, sa recherche constante d’un sens à tout cela, d’un supplément d’âme à une vie sans souffle héroïque, sans révolution, sans évolution.

Une curiosité littéraire qu’on entame avec allégresse avant de s’enfoncer dans le gouffre sans fond des délires stylistiques d’un auteur qui se prend au sérieux. Écrit avec un dictionnaire des synonymes et le pari (tenu) de gagner le concours de la phrase la plus longue, Du temps qu’on existait ne s’embarrasse ni d’une intrigue, ni de susciter l’intérêt d’un lecteur anesthésié à force de descriptions à rallonge, de métaphores ésotériques, de digressions insupportables. Le style se veut flamboyant, proustien, il est juste alambiqué.
À titre d’exemple : "Je préférais pourtant distraire les attentions sur les flutas dans les bocaux, le visage de formosan battu de mon oncle, sur les passacailles que nous dansâmes, sur le pekoe qu'on but, le peppermint".
Et c’est ainsi tout au long des 359 pages. Une succession de phrases souvent incompréhensibles. Une lecture épuisante et vaine. À fuir !

Kyôto

Le Livre de Poche

6,20
2 janvier 2021

Le jour de la fête de Gion, Chieko rencontre par hasard Naeko, sa sœur jumelle. Bien sûr, Chieko savait qu’elle avait été adoptée par la famille Sata, un couple de riches négociants en tissus de Kyôto, mais elle ignorait l’existence d’une sœur. Pour elle c’est un choc alors que pour Naeko c’est une rencontre naturelle. Elevée à la montagne, recueillie par une famille d’exploitants forestiers spécialistes des cryptomères, la jeune fille n’avait jusqu’ici jamais voulu approcher sa jumelle craignant qu’une simple paysanne n’indispose une jeune fille aisée et moderne. Pourtant, Chieko cherche à se rapprocher de Naeko, mais est-il possible de réunir ce qui a été séparé à la naissance ?

Un petit bijou de poésie et de délicatesse qui fait découvrir les beautés de Kyôto au fil des saisons. À chaque période de l’année, un festival, une tradition, une merveille de la nature. Tout cela est-il voué à disparaître ? Kawabata situe l’action de son roman dans les années 60, quand le Japon semble vouloir s’américaniser. On trouve de plus en plus de postes de radio dans les boutiques traditionnelles, les kimonos commencent à être fabriqués à la chaîne, les filles et les garçons cherchent l’amour plutôt qu’un mariage arrangé. Chieko est le symbole de ce modernisme. Cultivée et raffinée, c’est une fille de la ville qui profite d’une vie oisive et contemplative. L’auteur lui oppose la douce Naeko, une fille de la montagne, respectueuse des traditions et des classes sociales, habituée au travail du bois, comme ses mains abimées en témoignent. Pour Kawabata, leurs deux mondes sont incompatibles et Kyôto perd son âme par trop de frivolité et de modernité. Comme un baroud d’honneur avant que la ville ne poursuive sa course folle vers le futur, il a voulu raconter tout ce qui en fait la beauté, de sa nature sans cesse renouvelée à ses fêtes marquant les saisons ou ses temples anciens.
Kawabata est ici d’un pessimisme morbide. Certes Kyôto a changé, évolué, s’est modernisée mais elle n’a pas perdu son âme. On y croise encore des Japonais sensibles à la beauté éphémère d’une fleur de cerisier, on peut encore y assister à fête de Gion…Kyôto reste une perle à découvrir.